J'ai du mal avec des nouvelles car j'aime (ou préfère) que les personnages avec qui je dois cohabiter pendant quelques heures doivent avoir une histoire par eux-mêmes, un passé et un futur. Ils ne sont pas vides, ils ne sont pas tombés du ciel. Lorsqu'on commence un livre, le personnage est déjà campé, il a déjà existé et continuera de le faire à la fin de ce même livre.
Des nouvelles, j'en écris quelques-unes, mais comme le montre la série Kawabi, j'ai besoin de récupérer mes personnages et les faire vivre plus longtemps.
Je vous invite à découvrir des univers très différents avec...
A thin line
De Jo Ann von Haff
3 décembre 2006
- Filipa… Je dois vousdire quelque chose… – lui avait dit sa mère.
Depuis ce moment-là, la jeune femme ne savait plus quoi faire. Elle déambula dans les rues de Lisbonne, arrivant sans se rendre compte au Rossio. Elle regarda autour d’elle sans réellement voir, entendit sans réellement écouter, tous les bruits qui lui venaient de la zone piétonne.
Elle chercha dans son fourre-tout un paquet de cigarettes entamé, mais ne trouva que des biscuits défaits, des emballages de mouchoirs en papier vides, des stylos sans bouchons, son téléphone portable éteint, des bouts de papier où elle écrivait ses pensées subites et matinales. Surtout insomniaques…
Depuis des années, elle avait perdu le goût du sommeil et des nuits remplies de rêves. Ça remontait à si longtemps, qu’elle ne se souvenait plus avoir vécu une seule nuit paisible de sa vie. Depuis ce soir où…
Elle secoua la tête avec violence, ses boucles noires s’agitant comme les serpents de la Méduse. Les passants la regardaient avec surprise teintée de dégoût. Encore une folle engendrée par la crise…
Mais Filipa s’en moquait royalement, parce que justement, c’étaient des passants. Ils ne se souviendront plus d’elle à moins de ne rien avoir d’autre d’intéressant à faire dans la vie. Elle poussa un petit cri de frustration, faisant sursauter une vieille dame qui passait tout juste à côté. Elle ne prit pas la peine de s’excuser. Elle continua de fouiller dans son fourre-tout avec rage et colère. Mais bon sang, où est ce foutu paquet de clopes ?!
Elle s’accroupit au milieu de la chaussée et vida son fourre-tout à même le trottoir, triant parmi les miettes de biscuits Marie vieux de cinquante ans. Des allumettes, c’est bien… mais la clope ce serait mieux !
Elle pensait à voix haute, presque sur le point de tomber dans la folie. Pauvre enfant… c’est le chômage et la précarité qui lui font faire ça… On ne peut rien faire pour elle, on ne fait que payer les pots cassés, pensaient les gens qui passaient, la regardant d’un air inquiet. Est-ce contagieux, après tout ? Il fallait pas attraper le virus de la misère, on souffre déjà suffisamment comme ça ! Pas la peine d’en rajouter avec la misère des autres !
Filipa se mit à sangloter, sentant son nez couler. Les larmes troublaient sa vue. Elle renifla, tout en terminant de ranger son fourre-tout. Il n’y avait pas de cigarettes. Il fallait absolument qu’elle s’en achète, au moins une ! Elle se releva avec peine et regarda les passants avec la même attention qu’on la dévisageait. S’il vous plaît, vous aurez une cigarette ?
- C’est la galère pour tout le monde, ma fille. – lança un homme qui s’éloigna sans même la regarder.
- Je ne veux qu’une cigarette, je ne demande pas de la monnaie, j’en ai pas besoin ! – elle cria, levant les bras.
- La cigarette, c’est mauvais pour la santé. – lança une vieille femme qui la regarda avec dédain.
Filipa posa ses poings fermés sur ses hanches, la regardant avec le même mépris.
- Et on vous a demandé votre avis, peut-être ? – elle répliqua – Mêlez-vous de ce qui vous regarde !
- Les jeunes d’aujourd’hui, c’est pas comme avant. – grogna un homme, secouant la tête et continuant son chemin – Parler comme ça à des vieilles !
- Qui est la vieille, monsieur ? – lança vieille la femme en question, levant la canne – Abruti ! Tu vas recevoir le bâton entre les yeux, tu vas comprendre !
Filipa en eut plus qu’assez. En temps normal, elle aurait ri de la scène. Elle se réfugia dans un café proche et s’assit dans un coin de la salle.
- Un carioca de citron et des torradas, s’il vous plaît. – elle demanda au serveur.
Il hocha la tête en la dévisager une nouvelle fois. Elle se rendit compte qu’elle devait avoir l’air d’une mendiante. Après tout, elle a quitté la maison de sa mère en catastrophe, sans se coiffer, elle qui avait les cheveux rebelles et guerriers, sans se refaire une beauté, laissant son maquillage se dégrader à loisir, avec les larmes et les tentatives de se les essuyer par la suite. Elle prit alors ses lunettes de soleil qui lui donnaient un air de mouche, et se cacha derrière les verres teintées. Rien de moins normal… elle se sentait comme un insecte dégoûtant en circulation, de ces mouches des égouts qui allaient sur les gens en faisant bzzzzzzzzzzzzzzzzz. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? pensa-t-elle, désespérée. C’est la faute à ma mère ! Comment a-t-elle pu faire ça ?
- Votre carioca et vos torradas. – le serveur posa la tasse avec de l’eau et un simple zeste de citron et une assiette avec deux tartines grillées coupée en trois devant elle.
- Obrigada. – elle le remercia distraitement, concentrée sur le zeste de citron qui nageait dans l’eau chaude et la teintait doucement d’un jaune-citron.
N’est-ce pas logique, après tout ? elle prit la partie du milieu d’une de ses tartines beurrées. Sa mère lui avait toujours dit qu’il ne fallait jamais fuir ses problèmes. Le plus on attend pour les résoudre, ils deviennent des catastrophes… Oui, mais sa mère parlait toujours de manière générale. Elle était au dessus de tout le reste des mortels. Sa mère Babicha n’était pas n’importe qui. C’était une queque de Cascais, c’était une bourgeoise qui d’aristocrate n’avait que son nom et son air coincé, l’obligeant à la vouvoyer et à se tenir droit en toute circonstance. Ha ! Quelle bonne blague ! Si Babicha savait qu’à présent sa fille était considérée comme une folle mendiante, avec son visage sale de maquillage, ses cheveux décoiffés et la scène sur le trottoir ! Quelle honte !
- Ha ! Je te hais ! Je te hais! Je te hais! – lança Filipa à voix haute, riant aux éclats d’un rire mauvais.
Les autres clients la regardèrent bizarrement. Les serveurs parlaient entre eux. Filipa imaginait déjà la scène. On appelle le gérant, on lui fait part de sa conduite plus que douteuse, et on l’invite poliment à sortir. A quoi elle répondrait : « Vous savez qui je suis ? Je suis la fille de Babicha Ribeiro Guedes, oui ! La reine de la bourgeoisie sans le sou, mais qui continue puissante et charismatique, grande faiseuse d’opinions et de désopinions. » Ça lui ferait une belle pub, à cette chère maman, que de voir sa fille expulsée d’un café de Rossio. Oh vengeance, douce vengeance, je n’ai plus que toi !
Elle s’éclata alors en sanglots. Comment avait-elle pu me faire ça ?
Elle se souvint alors de cette journée où tout semblait aller pour le mieux. Après tout, c’était son anniversaire. Son quinzième anniversaire pour être exacte. Il y avait tous les enfants de toutes les amies queques de sa mère aux surnoms les plus exotiques les unes que les autres.
Babicha accueillait avec joie Mimi, Ló, Tita, Lalá, Milú, Pipa – surnom de Filipa, oh malheur qui ne vient jamais seul ! – et autres noms affectueux. Et bien sûr, les enfants de ces dernières qui avaient tous les mêmes prénoms ! Des Gonçalo, des Salvador, des Mafalda, des Francisco, des Marta, des Filipa, des Joana et des Rita, à la pelle ! Tu en veux en voilà ! Ils se ressemblent tous, ils portent les mêmes chemises à carreaux verts, bleus ou rouges sur fond clair, les même pulls aux losanges bordeaux, bleu, gris ou vert, les mêmes coiffures pour homme ou femme avec la mèche scientifiquement rebelle mais qu’on a laissé là, les mêmes mocassins en cuirs et lacets unisexe…
Sortez-moi de là ! Je hais ce monde ! Je hais cette mascarade ! Je ne suis pas une Beta, je ne suis pas de ces filles-là… je suis différente…
Si différente… Je n’ai pas de père, contrairement aux Betas et Betos de ce milieu fermé… je suis une fille de rien. Ma mère dit à tout le monde qu’elle est veuve depuis que j’étais bébé, mais c’est faux ! Elle est mère célibataire ! Elle-même était différente, elle-même avait souffert de cette différence-là ! Avoir un enfant hors de l’union sacrée qu’est le mariage, n’avez-vous pas honte, Babicha ? lui avait alors demandé ma grand-mère Lili. Je suis un enfant de la honte, mes grands-parents ne m’ont jamais réellement appréciée. Était-ce ma faute ? J’ai dû faire deux fois plus d’efforts parce que je n’étais pas comme les autres, avoir les meilleures notes, être la meilleure comportée, la plus sage, la plus intelligente, la plus cultivée de tout le milieu ! Ma mère n’était pas snob, au début… ce n’était pas sa faute, elle a dû faire le tout pour le tout pour ne pas être ostracisée… Mais qu’est devenue Babicha, nom d’un chien !
Et cet homme qui était là, mais qui ne l’était pas, qui regardait Filipa qui s’ennuyait, immobile malgré la musique, étrangère aux rires et aux conversations de ses camarades…
- Pst… toi ! C’est ton anniversaire, hein ? – lui demanda-t-il, tenu à l’écart de la fête.
Filipa le regarda, étonnée. Il était beau, jeune, et tellement différent de toute ces bandes de coincés, un soupçon d’air nouveau. Il était habillé en jeans délavé, t-shirt blanc et veste en cuir, et portait des Santiags. A l’opposé des losanges et des mocassins !
- Aux dernières nouvelles. – elle haussa les épaules.
- T’as l’air de t’embêter.
- Tu as vu leurs têtes ?
Il rit doucement. Il s’approcha doucement.
- Tu t’appelles comment ? Moi c’est Salvador.
- Un nom de Beto !
- Personne n’est parfait. Et toi ?
- Filipa. – elle rougit.
- Un nom de Beta !
- Mouais.
- Mais c’est mignon. – elle détourna le regard – Viens avec moi !
Sans hésiter, elle le suivit sur sa moto, s’éloignant de cette fête d’anniversaire qui ne lui ressemblait pas. Elle l’aurait suivi n’importe où, tant qu’il l’emmène loin de Babicha et de ses acolytes. Emmène-moi jusqu’au bout du monde…
Mais le bout du monde fut bien près, et la fin du monde encore plus proche. Alors qu’elle pensait sérieusement qu’il était sympathique comme garçon, différent des autres mais cavalier, il l’emmena sur des routes qu’elle n’avait pas voulu connaître, la forçant sur des chemins qu’elle n’avait pas voulu suivre. Et devant son refus, il n’hésita pas à user la force et la violence. Filipa paya de sa personne son premier et unique écart de conduite…
Elle se réveilla de sa douloureuse torpeur, sursautant sur place. Devant elle, le gérant du café. Qu’est-ce que je disais ?
- Oui, monsieur ?
- Mademoiselle, nous avons remarqué votre comportement étrange et…
- Je m’en vais, épargnez-moi votre baratin.
Elle sortit un billet de vingt Euros et le posa sur la table. C’était beaucoup trop pour sa consommation, mais elle n’avait pas de temps à perdre. Elle devait rentrer chez elle, prendre une douche et se laver les cheveux. Elle avait une soirée…
Enfin propre et parfumée, Filipa choisit des pantalons de cuir moulants et une chemise de maille dorée. Elle chaussa ses bottes fétiches, se maquilla avec soin et se coiffa rapidement. Elle étudia le contenu de son sac à main, se regarda une dernière fois dans la glace et sourit.
- Bonsoir, je m’appelle Filipa Ribeiro Guedes, enchantée. – elle s’entraîna devant le miroir – Comment allez-vous ? Moi ? Non, rien de nouveau. D’ailleurs, mon nouveau projet consiste à regrouper des brebis égarées… voire galeuses… Oui, c’est drôle… Ma mère dit souvent que j’ai un sens de l’humour par-ti-cu-lier…
Elle prit ses clés et quitta son appartement, descendit dans le garage pour récupérer sa Cherokee. Le GPS en marche, elle démarra lentement et conduit lentement dans les rues de Lisbonne, n’étant pas pressée de faire quoi que ce soit.
Elle arriva, quelques vingt minutes plus tard, devant un immeuble de luxe. Elle gara sa voiture et se présenta au concierge qui la laissa passer pour la fête du quinzième étage. On l’accueillit chaleureusement même sans savoir qui elle était, on lui passa une flûte de champagne et on la laissa errer à son aise… et puis, elle remarqua…
- Salvador.
Ce dernier avait changé. Loin de ses vêtements de cuir et son look de motard, il avait endossé le costume-cravate et était devenu un respectable homme d’affaires… Que de chemins parcourus depuis ses quinze ans !
Lorsqu’il la reconnut, il pâlit. Son verre de whisky trembla légèrement à sa main. Il s’excusa auprès de ses invités et s’approcha d’elle.
- Fi… Filipa…
- Tu te souviens de moi. – elle le regarda, sans émotions.
Il déglutit péniblement. De si près, elle remarqua ses rides et ses quelques cheveux blancs. Elle n’avait jamais rien vu. Elle était trop pressée de faire la rebelle, au moins une fois dans sa vie… Il avait toujours été plus âgé qu’elle… Ses yeux vert-marron étaient les mêmes qu’il y a…
- Je…
- Tu as toujours su qui j’étais. – elle l’interrompit – Tu es un malade.
- Je regrette, je…
- Ma mère m’a montrée une photo de toi, aujourd’hui. – elle dit – Moi qui n’a jamais parlé de ce que tu m’as fait à qui que ce soit… Tu ne serais pas l’homme que tu es aujourd’hui si j’avais porté plainte et on aurait découvert un casier judiciaire aussi long que mes jambes… Mais j’ai tellement eu peur… Déjà que ma mère était limite marginale dans ce milieu, je ne voulais pas aggraver son cas… Salvador, Salvador… Sauveur, tu dis ? Quel mauvais prénom pour toi, nom d’un chien ! Tu me dégoûtes ! Tu es un malade !
Les derniers mots avaient été criés malgré elle. Encore une fois, Filipa était le centre de l’attention. Mais cette fois-ci, elle s’en moquait royalement. Tout le monde s’était tu, les regardant avec étonnement.
- Tu m’as violée, sale porc, quand j’avais quinze ans ! Quinze ans ! Et tu savais qui j’étais ! Qui était ma mère !
Des cris choqués se firent entendre. La nouvelle femme de Salvador se tenait au seuil du salon, paralysée par l’horreur.
- Tu as voulu te venger de ma mère ! Tu m’as eue ! Je ne t’ai rien fait ! Tu nous avais abandonnées ! Il y a vingt-cinq ans !
Filipa laissa tomber sa flûte de champagne par terre en écartant ses doigts, ouvrit son sac et sortit un Magnum 357. Tout le monde fit un pas en arrière par instinct.
- Filipa, qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? – la voix de Salvador trembla.
Quelle ordure ! pensa-t-elle.
- Je ne vais pas te tuer. Tu n’aurais pas de regrets et personne ne te regarderait avec mépris, dégoût et dédain. Non… Je vais encore une fois, payer de ma personne. – elle enleva la sécurité et approcha l’index de la détente – Tu vas devoir expliquer pourquoi tu as violé une mineure tout en sachant qui elle était. Souffre, malheureux.
Elle approcha le revolver de sa propre tempe. Des chuchotements d’horreur envahirent le salon. Ne faites pas ça ! Croyez en la justice !
Taisez-vous ! avait-elle envie de leur crier, mais elle avait les yeux fixés sur Salvador. Il leva la main pour éviter qu’elle commette une folie. Mais c’était trop tard… la folie, il l’avait lui-même commis il y avait dix ans de cela, sans trop savoir comment ou pourquoi, une chose entraînant l’autre, ne sentant aucun lien avec l’adolescente et… ne l’ayant jamais vue, n’éprouvant rien, il…